Prix Master Architecture SIA: «L’architecture peut être plus que construire du neuf»
Tina Cieslik | Responsable contenu espazium.ch
L’année dernière, Olga Cobuscean a remporté le Prix Master Architecture. Cet automne, elle accompagnera la prochaine édition du prix en qualité de membre du jury. Nous l’avons rencontrée pour parler de son projet de fin d’études, trait d’union entre le passé et un futur incertain qui redéfinit l’audace architecturale par la sobriété.
Madame Cobuscean, dans votre projet de master «Hotel National - Arriving Back Home», vous proposez une réhabilitation douce de l’hôtel National au centre-ville de la capitale moldave Chișinău. Qu’est-ce qui vous a inspiré ce choix?
J’ai grandi en République de Moldavie et je n’ai quitté le pays qu’à 19 ans. Ces lieux m’ont donc forcément beaucoup marquée. Fin 2021, lorsque j’ai dû choisir un sujet pour mon projet de master à l’ETH Zurich, j’ai ressenti le besoin de replonger dans mes racines, de réfléchir à ces espaces par le prisme de l’architecture. En revanche, c’est au détour d’une conversation que j’ai eu l’idée de traiter ce bâtiment en particulier. Édifice emblématique de la ville, situé en plein centre, il était tombé en désuétude au fil des années. Il avait fini par devenir une verrue urbaine pour laquelle seule la démolition était envisagée. J’y ai vu un potentiel, et acquis la certitude que ce n’était pas la seule option.
Mais vous connaissiez déjà le bâtiment?
Oui, c’est un bâtiment de caractère, et je passe devant à chaque fois que je rentre chez moi. Cela m’attriste un peu de le voir dans cet état, alors qu’autour la ville se développe et que de nouvelles constructions sortent de terre. Cet immeuble qui s’effrite lentement est le symbole de ce qui dysfonctionne encore en République de Moldavie.
La guerre en Ukraine a-t-elle contribué à freiner le développement du pays parce que les investisseurs sont plus frileux?
Oui, très certainement. C’est un événement qui a fortement influencé mon travail. La guerre a éclaté quelques jours après que j’ai entamé mon projet, et cela a jeté beaucoup d’incertitudes, notamment en lien avec le facteur temps. Dans un tel contexte, est-ce encore pertinent de concevoir des projets dont l’horizon de réalisation s’étale sur plusieurs années ? À la fin, j’ai opté pour une intervention légère, permettant de produire des effets visibles avec peu de moyens et à court terme.
Vous proposez de ne rénover que les étages inférieurs du bâtiment dans un premier temps. Votre proposition, qui s’inscrit dans la lignée conceptuelle du non finito, est indéniablement audacieuse. Existe-t-il des objets témoignant de cette approche en Moldavie?
Non, il n’y a pas de références locales, je propose quelque chose qui est vraiment inédit là-bas. En République de Moldavie, l’on imagine toujours le projet d’envergure, comme promesse d’un monde nouveau. J’interroge cette propension à la grandeur, et mon projet prend le contre-pied de ces visions grandioses qui ne soutiennent souvent pas l’épreuve du réel.
Avez-vous déjà eu l’opportunité de présenter publiquement votre travail à Chișinău?
Pas encore, mais c’est prévu. J’ai préféré ne pas le faire pendant les élections locales, afin d’éviter que le projet soit teinté politiquement. Par contre, je l’ai déjà fait découvrir de manière informelle à quelques personnes qui se sont montrées très intéressées. Une exposition est prévue au Musée suisse d’architecture S AM, et j’espère que cette visibilité me donnera l’opportunité de le présenter au ministère de la culture.
Votre projet aborde de nombreux sujets, de la durabilité aux processus participatifs en passant par le patrimoine bâti de l’histoire récente. Les formations dans les hautes écoles suisses préparent-elles les étudiants à ce niveau de complexité?
Mes études m’ont assurément donné la bonne impulsion, ça m’a donné les clefs pour aborder ces problématiques et les articuler rigoureusement à un projet. Lorsque j’ai entamé mon cursus de bachelor à la RWTH Aachen, j’avais déjà obtenu un diplôme en architecture d’intérieur en Moldavie. Ce bagage m’a sensibilisée à l’importance de concevoir les bâtiments de manière à ce qu’ils puissent être transformés ou requalifiés avec des moyens simples. Lorsque j’étais en master à l’ETH Zurich, j’ai eu l’opportunité de renouer avec ces enjeux, notamment au sein des bureaux de Jan de Vylder ou Barbara Buser.
Leur approche de la réutilisation et de la sobriété dans l’usage des ressources m’a beaucoup inspirée. J’ai pris conscience du fait que l’architecture peut être plus que construire du neuf. La question de savoir jusqu’où laisser d’éventuels usagers s’approprier l’espace et jusqu’où en définir les usages m’a beaucoup fait réfléchir. L’ETH m’a offert un environnement idéal pour développer mes propres champs d’intérêt, et c’est vraiment là que j’ai développé ma conception personnelle de l’architecture. On peut dire que la boucle s’est bouclée.
Au cours des délibérations du jury, votre travail s’est distingué par la finesse de vos esquisses. Pourquoi ce choix du dessin à la main?
J’espérais que des gens qui ne soient pas issus du domaine de l’architecture soient interpelés par mon travail, d’où l’importance de cette dimension visuelle. Je voulais aussi que ce projet reflète mon positionnement en tant qu’architecte et qu’il porte ma marque. Lorsque la question de la méthode s’est posée, c’est-à-dire le rapport aux médias, j’ai remarqué que je voulais revenir au dessin. J’ai tracé les perspectives à la main, au crayon de papier: pas de couleurs, de texture, de matérialité. Ce mode de représentation m’a permis de donner une image concrète du projet, sans surcharger de détails. Avec des collages ou des rendus architecturaux, le résultat aurait été bien différent. D’ailleurs, les dessins originaux seront exposés au S AM.
Biographie
Olga Cobuscean est née en 1997 en République de Moldavie. Après une formation en architecture d’intérieur, elle s’est installée en Allemagne en 2016 pour faire des études d’architecture à la RWTH Aachen. Après son bachelor et des stages à Berlin et Zurich, elle a obtenu son master en architecture à l’ETH Zurich en 2023. La même année, son projet de fin d’études intitulé « Hotel National - Arriving Back Home » a été récompensé par la SIA.
C’est donc en tant que récipiendaire du Prix Master Architecture de la SIA qu’elle siégera au sein du jury de la distinction cette année. La remise des prix se tiendra à l’automne.
Exposition au S AM
Du 25 mai au 25 août, les travaux nominés pour les deux dernières éditions du Prix Master Architecture de la SIA seront exposés à Bâle, au Musée suisse d’architecture S AM. L’événement, intitulé « Sign of the Times » est organisé en collaboration avec le groupe professionnel Architecture de la SIA et le Conseil suisse de l’architecture. Vous pourrez également y découvrir le projet d’Olga Cobuscean « Hotel National – Arriving Back Home ».
Le Prix Master SIA en ligne
Vous pouvez découvrir les projets gagnants des cinq dernières années dans notre E-Dossier ainsi que sur sia-masterpreis.ch