Du pro­jet ur­bain à l'ex­pé­ri­men­ta­tion ur­baine | Ju­lio Pau­los

La gestion de projet joue un rôle central dans l'urbanisme contemporain: c’est une compétence cruciale pour les emplois de l’expertise urbaine et un prérequis pour les jeunes professionnel.le.s. C’est sans doute la compétence essentielle enseignée dans les écoles d’architecture et d’urbanisme, généralement par le biais du format de projet urbain. Bien que toujours important, on peut cependant s'interroger sur la centralité du projet urbain dans la définition du rôle de l'expert. Cet essai retrace l’histoire du projet urbain en urbanisme afin d’en interroger les défis dans un monde marqué par l’incertitude. Cet essai invite finalement à considérer l’expérimentation urbaine comme un outil pédagogique.

 

Julio Paulos, sociologue, chargé de cours UNIL et chercheur au Future Cities Lab Global, EPF Zurich
Publikationsdatum
18-04-2023
Architecture
Urbanisme et développement territorial

Le projet urbain: paradigme et référentiel d’un urbanisme «opératif»

Les années 1990 ont été marquées par l'essor de la ville dite entrepreneuriale sous le signe du néolibéralisme où les projets de développement transforment la ville en un produit standardisé, sorte de manifestation ultime de l'idéal moderniste de progrès infini (Pinson 2020). Le réaménagement de friches industrielles et l’étalement urbain réaffectent des paysages industriels et vacants en projets flambant neufs dans le monde entier, et principalement dans l'hémisphère nord. Sous l'influence de la pensée managériale, la construction et les politiques de développement urbain sont devenus partie intégrante de la culture du « tout projet » (Boutinet 2012). De nouvelles procédures sont venues complexifier la gestion urbaine et ainsi reconfigurer la profession de l’expert urbain, qui dépasse désormais les architectes ou les ingénieur.e.s (Dugua and Delabarre 2017; Pinson 2005). Contrairement aux formats existants tels que les plans stratégiques ou les règlements de zonage perçus comme trop normatifs, le projet urbain était considéré comme un mécanisme permettant d'organiser une juste maîtrise d’ouvrage publique, intégrant ainsi les points de vue de différentes parties prenantes des politiques urbaines.

L’urbanisme dans un monde incertain

La société et les villes du 21ème siècle connaissent des transformations accélérées sans que le rôle du projet urbain soit remis en question, que ce soit dans l’enseignement, les pratiques ou les procédures d’urbanisme. Même avant la pandémie, un nombre important d'exigences citoyennes et d'interventions urbaines émergent et remettent en question les pratiques, les formats et les vocabulaires de l'urbanisme institutionnalisé. Le «parking day» ou la «critical mass» sont des exemples de la façon dont les citoyen.ne.s revendiquent, un jour et à un moment donné, une portion des rues dans des villes construites et centrées autour de la voiture. De Barcelone à Paris, en passant par Berlin et Vienne, des parklets ou autres éléments du mobilier urbain sont utilisés pour repenser l'espace public afin de le piétoniser ou le végétaliser. Malgré cela, les programmes d'enseignement et le discours public continuent à présenter ces interventions comme des exceptions appartenant à la sphère des interventions temporaires, bricolées ou locales. À l’inverse, de nombreuses villes institutionnalisent ces interventions inspirées de l’urbanisme tactique. La pandémie a démontré que la proximité urbaine ne concerne pas seulement l'espace public, mais qu’elle est aussi un enjeu social important. En outre, cette période d’exception nous rappelle ce que Michel Callon et collègues (2001) ont observé il y a près de vingt ans : dans un monde où l'incertitude déborde et affecte les structures de connaissance et de gouvernance, nous devons repenser à la fois les distinctions traditionnelles (experts-publics, science-politique, société-nature) et les structures et formats de l’action publique dans lesquels l’urbanisme opère.

Mettre les expérimentations pédagogiques et «l’émancipation intellectuelle» au centre de l’enseignement

Bien que les initiatives telles que les pistes cyclables « pop-up » ou les « parking-day » puissent sembler anodines et relevant de l’exceptionnel, elles remettent en question des conventions existantes et démontrent la possibilité d’agir dans un monde apparemment figé. Pourquoi alors ne pas enseigner la pensée de phénomènes urbains avec le même élan ? Plutôt que de reproduire à l’excès des conventions dépassées, concentrons-nous sur les possibilités, comme le prônent les philosophes belge Isabelle Stengers et Didier Debaise (2017), et mettons le caractère expérimental de l'urbain au cœur de notre enseignement et pratique de l'urbanisme. Nous pourrions refaçonner les unités d’enseignement pour faire face aux défis actuels, remettre en question la discipline elle-même et ses formalités, mais aussi nous interroger sur le rôle de l'urbanisme et de l'architecture dans la société actuelle. Plutôt que de considérer l'éducation comme un moyen de transférer des connaissances, nous pourrions adopter une approche qui met l'accent sur «l’apprentissage par la pratique» et venir à proclamer ce que Jacques Rancière qualifie «d’émancipation intellectuelle» (Rancière 2004). Nous pourrions partir de cette émancipation afin de développer des sensibilités conceptuelles et situationnelles pour poser des problèmes ou formuler des questions au fur et à mesure qu'elles se présentent, au lieu d'appliquer et de reproduire des compétences opérationnelles, des paramètres et des formats de maîtrise d’ouvrage.

Dr. Julio Paulos est sociologue, coordinateur de recherche au Future Cities Lab Global, EPF Zurich, et chargé d’enseignement à l’Université de Lausanne.

Bibliographe

 

  • Boutinet, Jean-Pierre. 2012. ‘Du temps technicien à la culture du projet’. Pp. 13–48 in Anthropologie du projet, Quadrige. Paris cedex 14: Presses Universitaires de France.
  • Callon, Michel, Pierre Lascoumes, and Yannick Barthe. 2001. Agir dans un monde incertain - Essai sur la démocratie technique. Paris: Seuil.
  • Debaise, Didier, and Isabelle Stengers. 2017. ‘L’insistance des possibles’. Multitudes (65):82–89.
  • Dugua, Benoît, and Murielle Delabarre. 2017. ‘Amour et désamour: Le projet en debat’. in Faire la ville par le projet. EPFL Press.
  • Pinson, Gilles. 2005. ‘Le projet urbain comme instrument d’action publique’. Pp. 199–233 in Gouverner par les instruments, Académique. Paris: Presses de Sciences Po.
  • Pinson, Gilles. 2020. ‘Villes et politiques urbaines sous le signe du néolibéralisme’. Pp. 61–102 in La ville néolibérale, Hors collection. Paris cedex 14: Presses Universitaires de France.
  • Rancière, Jacques. 2004. Le maître ignorant. 10 X 18.

Dossier : Inéduquation

 

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