L’intelligence numérique pour transiger la conception de l’espace | Philipp R. W. Urech
Reflétant les méthodes de conception paysagère et urbaine développées au Large-scale Virtualization and Modeling Lab (LVML) de l’EPFZ, Philipp R.W. Urech entrevoit un plan d’enseignement fondé sur la formation aux compétences numériques et la pensée critique sur l’utilisation de données recueillies sur le territoire. Une méthodologie collaborative qui permet d’imbriquer des bases scientifiques à l'inventivité des concepteurs sans négliger les facteurs humains qui sont à la source de toute occupation territoriale et urbaine.
Texte: Philipp R. W. Urech, enseignant à l'École Polytechnique Fédérale de Zurich (ETH) / Dossier: Inéduquation
Si, par le passé, de rares visionnaires se livraient aux conjectures, la définition du futur occupe désormais toutes les disciplines qui aspirent à anticiper l'opportunisme inhérent à l'économie néolibérale. Aussi l'avenir des villes est devenu l’enjeu d'une humanité majoritairement urbaine. Face à la crise écologique et au dérèglement climatique, il est impératif de former des compétences permettant aux aspirant-es de faire partie de la solution d’un monde urbanisé – et non seul du problème. Or, la capacité à appréhender la réalité à travers les échelles espace-temps est un défi. En 50 ans, les outils numériques ont étayé l’appréhension de la complexité environnementale à travers la recherche, le stockage de données, l’échange d’informations. Les outils numériques restent un atout majeur dans l’effort global de définition de solutions. Si ces outils nous ont aidé à mieux comprendre notre environnement passé et présent, ils seront indispensables pour faire face à la réalité du 21e siècle en formant de nouvelles expertises du monde physique et vivant.
Avec une action humaine sur le territoire dépassant tout précédent historique, il est urgent de former la pensée critique des concepteurs. L'exploitation d'outils et de méthodes numériques, tels que l'arpentage, la virtualisation et la modélisation peuvent instaurer une nouvelle forme de pratiquer la conception de l’espace: un «art du lieu» capable de transiger avec l'état physique, symbolique et fonctionnel de l'environnement. Les pivots de cet enseignement sont intuitifs et énoncent les approches et les méthodes numériques. Premièrement, les compétences polymathiques doivent être renforcées afin d’intégrer davantage l'étude du paysage, de l'urbanisme, de l'écologie et de la sociologie, et de substantiver la science dans l’art du projet. La simulation numérique d’évènements dynamiques, p. ex. en hydrologie, peut se comprendre comme un algorithme qui délègue les compétences d’ingénieurs. L’algorithme contient des équations qui ont été validées au préalable par une comparaison actée entre le monde physique et le monde virtuel. Cela permet aux architectes de choisir les algorithmes les plus adaptés au cas d’étude et d’implémenter sa base scientifique, sans avoir à posséder une connaissance théorique profonde en la matière.
Puis, la pensée critique nécessite une approche interscalaire en termes d’espace et d’ordres de grandeur, afin de mettre en relation le parcellaire avec la globalité. L'intelligence artificielle jouera un rôle clef dans ce rapport d’échelles dont les règles imbriquées les unes dans les autres nous échappent. Les règles inter-scalaires qui s'appliquent à un lieu ou un évènement sont fluides car elles se nourrissent d'informations variées, potentiellement ambivalentes et contradictoires. L'exploitation des données permettra de mieux répondre aux singularités d'un lieu.
Finalement, des méthodes créatives et esthétiques contribueront à entretenir le sens et l’identité du lieu. Concevoir dans l'Anthropocène signifie réagir à des lieux fortement influencés par l’action humaine, qui ont hérité leur forme d'une accumulation d'activités à travers le temps. Tout environnement, même à priori banal et transitoire, est empreint de création antécédente dont un projet doit intégrer la logique.
Ces nouvelles méthodes de conception paysagère et urbaine se développent au sein de laboratoires, notamment à l’EPF de Zurich, au Large-scale Virtualization and Modeling Lab (LVML). Les architectes en formation y apprennent des compétences pour comprendre la complexité et l'ampleur des défis à venir, et à élaborer des stratégies efficaces qui intègrent des connaissances scientifiques, de l'invention et de la collaboration. Les étudiant-es doivent apprendre à réparer dans un contexte existant et à coordonner les disciplines. Le but ultime de l’éducation et l’application de ces méthodes est modeste et humain : créer un environnement de qualité où des personnes heureuses et en bonne santé sont émotionnellement liées à des lieux qui leur tiennent à cœur et qu'elles souhaitent entretenir durablement.
Dr. Philipp R.W. Urech est architecte, enseignant à École Polytechnique Fédérale de Zurich (ETH) et chercheur au sein de Future Cities Lab (FCL) Global.
Dossier : Inéduquation
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